Problèmes stratégiques dans la guérilla imaginaire
Les enseignements du président Tao
Grand Bidonnier Mao Sait-Tout
De façon quantitative notre énergie militerre pourrait se comptabiliser en sérieux (pour l’adversaire) et en humour (pour nous). Le sérieux est partout, il écrase l’humour de son énorme supériorité. L’adversaire dispose d’une grande quantité d’hommes sérieux, alors que nous avons chacun beaucoup d’humour, mais ne sommes pas assez nombreux pour rivaliser. Or, dans la bataille les deux camps perdent plus où moins d’énergie.
Quand une armée est inférieure en nombre et en équipement, elle n’a d’autre choix que de pratiquer la guérilla, dont le principe élémentaire est celui-ci : le maximum d’effet comique pour le minimum d’effort fourni. Nous ne pouvons concurrencer l’adversaire au jeu de celui qui a le plus de troupes, nous ne pouvons être partout où il est lui-même et il dispose d’une grande quantité de serieux, bien plus que nous avons d’humour. Il ne faut donc pas engager nos troupes à chaque fois que nous avons une chance de victoire, c’est à dire si nous pouvons lui faire perdre son sérieux. Sinon, nous serons à court d’humour alors qu’il sera encore plein de sérieux. Il faut aussi tenir compte de l’humour que nous perdons dans la bataille. Il ne faut donc engager nos troupes que si nous avons une chance sérieuse de lui faire perdre un maximum de sérieux, en perdant nous-même le minimum d’humour. Dans des proportions acceptables, c’est à dire à la hauteur de sa supériorité numérique, de sorte que nous avancions vers un changement significatif du rapport de force. Sinon, il vaut mieux différer la bataille, la repousser jusqu’à des conditions plus favorables permettant un rapport gain/perte satisfaisant.
Il ne faut jamais oublier que l’humour et le sérieux ne sont pas seulement dépensés dans la bataille : on peut aussi en gagner. Si nous vainquons sur le terrain, nous pouvons gagner de l’énergie que nous enlevons à l’adversaire. Il en va de même pour lui, il peut nous faire perdre tout notre humour mais il peut en plus gagner en sérieux. Ainsi, pour que l’équation soit plus exacte, on peut aussi engager nos troupes si nous avons une chance sérieuse de gagner plus d’énergie que celle que nous mettons, tout en ayant une chance sérieuse de faire perdre du sérieux à l’adversaire, où tout au moins, qu’il en gagne incomparablement moins que nous. Or la fin de la bataille est souvent l’occasion pour lui de faire étalage de son autorité en nous virant et ainsi de reprendre son sérieux. Un soin tout particulier doit donc être accordé à la retraite, victorieuse ou non.
Lorsque la question de l’effrontement se pose, deux tendances se dessinent d’habitude dans la direction de notre rève-party. La fameuse controverse des camarades Auguste et Pipo a vu ces dernières années la ligne dite de gauche l’emporter au nom de l’optimisme clown. Etudions rapidement ces tendances :
Les déviationnistes de gauche, qui défendent la ligne de L’Auguste, sont toujours pour l’offensive. Cette ligne repose sur une analyse optimiste du rapport de force.
Les déviationnistes de droite, qui défendent la ligne de Pipo, s’opposent généralement à l’offensive. Leur analyse repose effectivement sur une vision pessimiste de la situation.
Le chef militerre doit-il être optimiste ou pessimiste ?
Le chef militerre optimiste se jettera un jour ou l’autre dans une bataille perdue d’avance. Le clown optimiste échouera devant son public en allant trop loin, se croyant plus drôle qu’il ne l’est. En se surestimant l’optimiste court à sa perte à plus ou moins long terme.
Le chef militerre pessimiste ne risque pas cette déconvenue, mais il en risque une autre. Il ratera fatalement des occasions de victoires qui auraient pu s’avérer décisives. Le clown pessimiste échouera devant son public, n’osant pas pousser ses effets, de peur d’aller trop loin, alors qu’il aurait pu le mener par le bout du nez. En se sous-estimant, le pessimiste court à la médiocrité dès le départ.
Le chef militerre réaliste, lui, pèse le pour et le contre, les avantages et inconvénients de chaque situation, évalue le plus justement possible ses effectifs et ceux de l’adversaire. Il observe chaque détail le plus impartialement et objectivement possible, sans prêter l’oreille à ses suppositions optimistes ou pessimistes. Ainsi le clown réaliste écoute chaque partie du public pour savoir ou se place la limite à ne pas dépasser en fonction de sa drôlerie réelle. Il ne court que deux risques : celui de se tromper dans son appréciation et celui de s’ennuyer à mourir.
C’est pourquoi le clown militerre groucho-marxiste se doit d’être surréaliste, afin de savoir précisément jusqu’où il peut aller trop loin.
Ils faut donc combattre ces tendances idéologiques que sont l’optimisme, le pessimisme et le réalisme ou, si l’on préfère, déviationnisme de gauche, de droite et du centre. Les idéologues peuvent passer la nuit à débattre pour savoir si le seau est à moitié vide ou à moitié plein. Au petit matin, chacun aura des crampes à la main, mais aucun n’aura réussir à aboutir. Le moins fatigué aura alors raison, provisoirement. La seule question que doit se poser le Groucho-Marxiste conséquent est celle-ci : « y a-t-il, dans ce seau, assez d’eau pour arroser un nombre suffisant de spectateurs et ainsi faire rire tout le public, et, sinon, où donc remplir ce seau ? »